Le duo gagnant

Deux frères, deux langues, deux pays : les artistes hip-hop Till et Felix Neumann de Zweierpasch traversent les frontières et rapprochent les voisins. Ouvrez le rideau !

Les projecteurs s’allument, le centre culturel de Fribourg E-Werk vrombit. Çà et là, l’appareil-photo d’un téléphone portable envoie un flash dans la salle plongée dans l’obscurité. 700 enfants et adolescents sautillent et bougent au son de la musique. En ce moment, ils sont censés être dans leur salle de classe. Mais ce matin-là, leur cours a lieu sous les feux de la rampe.

Nous dépassons les frontières : sans frontières par-delà les frontières. Grenzgänger – on est des frontaliers.

Till et Felix Neumann, des jumeaux, ont leur casquette de baseball bien enfoncée sur la tête. Ils courent de gauche à droite lorsqu’ils interprètent leur hymne. Sur la scène, deux gros cubes blancs avec deux yeux sont allumés, c’est le symbole du nom de leur groupe de hip-hop :

Zweierpasch, Double Deux. Poétique, politique, pédagogique – c’est leur mot d’ordre sous forme de triade. S’ils étaient un caractère dans une phrase, ils seraient un trait d’union, affirment les deux frères dans l’un de leur rap. Un trait qui unit les pays, qui construit des ponts, qui rapproche les voisins.

Il rend les choses cohérentes, les forces s’allient.

Ce jour-là, les sept musiciens de Zweierpasch ne sont pas les seuls à investir la scène. Les rappeurs ont des invités pour cette réunion au sommet franco-allemande, la finale de la compétition des élèves. Ce projet transfrontalier, les deux frères l’ont appelé École du Flow. Les élèves doivent se laisser prendre par le flot de la musique, et, dans le même temps, en apprendre davantage sur l’histoire, la politique, la langue et la culture. « On apprend mieux quand on en a vraiment envie », affirme Felix Neumann. « Quand on oublie tout autour de soi pendant un moment, ça va de soi. » Plus de 80 classes des deux côtés du Rhin ont travaillé en cours avec leurs morceaux, avec des chansons évoquant l’amitié franco-allemande, la guerre et la paix, l’opposition et la réconciliation, la folie du plastique et la transition énergétique. Des questions importantes dans l’air du temps, formulées en rap. Les cinq meilleures équipes s’affrontent aujourd’hui avec leurs contributions. Les stars du jour sont des filles et des garçons âgés de dix à dix-huit ans.

Nous franchissons les frontières comme César l’a fait autrefois avec le Rubicon. Nous luttons contre les barrières mentales grâce au lexique et à la musique rap : des textes sur des bons beats, souvent en français et en allemand, parce que ça donne de la saveur.

Monsieur Plastique entre en scène

Un martèlement rythmique se fait entendre. Un, deux, trois …, « Chacun a le droit de faire quelque chose, chacun a le droit de vivre », chantent à présent en chœur 44 jeunes du lycée Oberrhein-Gymnasium de Weil et du Collège Nerval de Village-Neuf. « Pour vivre, il faut agir. Um zu leben, müssen wir handeln. » Cinq kilomètres seulement séparent ces deux écoles. Leur cours se fait dans les deux langues, en quelques minutes à vélo ils sont déjà dans le pays voisin. En arrière-plan de leur intervention, une vidéo qui montre des élèves dansant sur le pont sur le Rhin qui matérialise la frontière. Ensemble, ils ont écrit les textes en France, et, en Allemagne, ils ont peint des affiches, ils ont tourné des deux côtés, ils ont découpé patiemment les matériaux. Ont-ils le trac ? Non, il passe vite dans le groupe et grâce aux applaudissements des autres. Les élèves se frappent dans la main. « Ce travail en commun a permis à nos classes de se rapprocher encore plus », affirment Theofila et Matthieu, 14 ans tous les deux, les yeux brillants après leur intervention. Ils sont soulagés que tout ait si bien marché. Ils n’avaient répété leur chorégraphie que quelques heures avant.

 

Tout est sous contrôle : à l’E-Werk de Fribourg, les deux frères sont responsables du déroulement du concours des élèves

Et c’est là que Monsieur Plastique entre en scène. Les élèves de la classe de septième du lycée Theodor-Heuss-Gymnasium de Fribourg dansent avec pompons colorés comme des bonbons, aux éclats métalliques, autour d’emballages de chips et de bouteilles en plastique, qui s’amoncellent devant la scène. Tu n’as qu’une vie, trouve ton chemin de réutilisation», tel est leur message. Ils changent de langue comme de micro comme c’était la chose la plus naturelle du monde.

La compréhension entre les peuples grâce au hip-hop

Wenn die 35-jährigen Zwillinge den Teilnehmern zusehen, fühlen sie sich in ihre Vergangenheit versetzt. Als sie vor 20 Jahren begonnen haben zu rappen, waren sie kaum älter als die meisten von ihnen. Till und Felix Neumann eiferten damals französischen Künstlern wie IAM, NTM oder MC Solaar nach. Um die Reime zu verstehen, blätterten sie im Wörterbuch. „Hip-Hop war unsere Tür zur französischen Sprache“, sagt Till Neumann. 2012 war die Geburtsstunde von Zweierpasch, zu Hause ist die Band im Grenzgebiet zwischen Freiburg, Kehl und Straßburg. „Statt mit einer spielen wir mit zwei Sprachen“, sagen die Musiker. „Es hat sich von Anfang an richtig angefühlt.“

Auf ihrem Album „Double Vie“ – Doppelleben – rappen sie über ihren Spagat zwischen den Ländern und zwischen zwei Berufen sowie über das Leben als eineiige Zwillinge. Das Grenzgebiet ist für sie Heimat, Teil ihrer Identität. Sie bezeichnen sich als „Deutsch-Franzosen aus Leidenschaft“. Frankreich war für beide früh ein Sehnsuchtsort. Als Kinder waren sie im Urlaub an der Ardèche und auf Korsika. Nach dem Abitur gingen sie sieben Monate nach Lons-le-Saunier. Als Sprachlehrer begleiteten sie deutsch-französische Freizeiten, gaben erste Workshops. Sie studierten in Freiburg, zogen für Auslandssemester und Praktika nach Straßburg, Colmar, Mulhouse. Till arbeitet heute als Journalist bei einem Freiburger Stadtmagazin, Felix koordiniert die Integrationsagentur „Willkommen – Kehl integriert“ im Diakonischen Werk. Dazwischen schaufeln sie Zeit zum gemeinsamen Texten frei, für Proben und Auftritte.

La langue est un agent, le rap mon élément. Nous réunissons les deux et nous les envoyons au monde.

Rapper pour Merkel et Macron

Lorsque ces jumeaux de 35 ans regardent les participants, ils se retrouvent plongés dans leur passé. Quand ils ont commencé à rapper il y a 20 ans de cela, ils étaient à peine plus âgés que la plupart d’entre eux. À l’époque, Till et Felix Neumann vouaient un culte à des artistes français tels que IAM, NTM ou MC Solaar. Pour comprendre leurs rimes, ils feuilletaient le dictionnaire. « Le hip-hop a été notre porte d’entrée pour la langue française, » affirme Till Neumann. En 2012, le groupe Zweierpasch est né, et il est chez lui dans la zone frontalière située entre Fribourg, Kehl et Strasbourg. « Nous jouons avec deux langues au lieu d’une », disent les musiciens. « Dès le départ, ça passait bien ».

Dans leur album « Double Vie – Doppelleben », ils rappent au sujet du grand écart qu’ils font entre les pays et deux professions, ainsi que sur la vie de vrais jumeaux. La zone frontalière, c’est leur pays natal, une partie de leur identité. Ils se définissent comme « franco-allemands par passion ». Très tôt, la France a été un lieu de nostalgie pour eux deux. Enfants, ils passaient leurs vacances dans l’Ardèche et en Corse. Après avoir obtenu leur bac, ils ont passé sept mois à Lons-le-Saunier. En tant que professeurs de langue, ils accompagnaient des programmes de loisirs franco-allemands, ils organisaient leurs premiers ateliers. Ils ont fait des études à Fribourg, ils sont partis effectuer des semestres à l’étranger et des stages pratiques à Strasbourg, Colmar et

Mulhouse. Till est actuellement journaliste auprès d’un magazine de la ville de Fribourg, et Felix coordonne l’agence d’intégration « Willkommen – Kehl integriert » (Bienvenue, Kehl intègre) auprès des œuvres diaconales. Le reste du temps, ils écrivent ensemble des textes, passent des auditions et organisent des spectacles.

Nous voulons montrer les drapeaux, montrer les frontières aux frontières, repousser dans leurs retranchements les frontières qui montrent des frontières, celles qui limitent la pensée. 

Indignez-vous !

Grâce à la musique, les deux frères établissent un pont entre le passé et l’avenir. Leurs grands-pères ont fait la guerre, ils sont revenus traumatisés du front. Ces deux hommes de 35 ans n’éludent pas ce chapitre sombre pour autant. Pour le clip de leur chanson « Flagge auf Halbmast » (Drapeau en berne), ils ont tourné dans les tranchées du Hartmannswillerkopf, en Alsace, où un mémorial a été érigé en l’honneur des 30 000 soldats allemands et français tombés pendant la Première Guerre mondiale.

Das Rapduo Zweierpasch bei einem Auftritt
Deux pays, deux langues, deux professions, deux frères – une scène

Grâce à la musique, les deux frères établissent un pont entre le passé et l’avenir. Leurs grands-pères ont fait la guerre, ils sont revenus traumatisés du front. Ces deux hommes de 35 ans n’éludent pas ce chapitre sombre pour autant. Pour le clip de leur chanson « Flagge auf Halbmast » (Drapeau en berne), ils ont tourné dans les tranchées du Hartmannswillerkopf, en Alsace, où un mémorial a été érigé en l’honneur des 30 000 soldats allemands et français tombés pendant la Première Guerre mondiale.

« L’une de nos responsabilités consiste à maintenir la paix que nous connaissons aujourd’hui, » affirme Felix Neumann. Au lieu d’adopter une attitude de gangsters, les membres de Zweierpasch prennent un ton critique. « Indignez-vous » s’écrient-ils pour rallier les foules à leur cause, car cet appel fait référence à l’essai publié par le Résistant et ancien diplomate auprès de l’ONU Stéphane Hessel. Les jumeaux ne cessent d’être fascinés par la manière dont les jeunes s’engagent. « La politique, c’est passionnant, » affirme Felix Neumann. « Pour nous, le rap est la forme artistique parfaite pour toucher les gens et avoir de nouvelles perspectives. La musique a une force magique que nous voulons transmettre. »

Le silence est revenu à l’E-Werk. Zweierpasch rendent leur décision : le gagnant du jour est Monsieur Plastique. En accord avec le jury, les deux frères accordent deux fois la deuxième. Le prix remporté par la classe victorieuse est une séance de coaching de rap que Zweierpasch donne dans ses écoles.

« Feierabend, Feierabend » (fin de journée) chantent les deux frères pour terminer. « Vous pouvez la recommencer, celle-là ? » hurlent les élèves tous ensemble. Des bribes de phrases s’élèvent à travers la salle, des « bravo », des « Zugabe » (encore) et des « une autre », demande le public. Alors les jumeaux se mélangent de nouveau à la foule. Les jeunes les entourent pour obtenir un autographe et un dernier selfie.

La rime coule comme le Rhin – profondément dans la mer. Les mots peuvent brouiller les frontières, comme s’ils étaient liquides.

Reportage: Isabel Stettin. Photos: Tom Ziora.