Les Inséparables

Le plus ancien jumelage franco-allemand est celui qui lie Montbéliard et Ludwigsburg. C’est en 2CV que nous partons sur les traces de cette histoire.

Zut ! La voiture ne démarre pas, et ma copilote et moi-même sommes coincées dans la cour intérieure du Château de Ludwigsbourg. Je mets le starter qui permet d’injecter un peu plus d’essence dans le carburateur, je tourne la clé de contact et je joue avec la pédale. Ça me rappelle des souvenirs, comme quand j’avais une 4L qui faisait les mêmes caprices au démarrage. Par cette belle journée de printemps, je me trouve dans une 2CV rouge qui crachote pour la deuxième fois.

La « deux-chevaux », c’est la voiture française par excellence. Notre objectif est de parcourir avec elle les quelques 300 kilomètres qui séparent Ludwigsbourg de Montbéliard, les deux villes jumelées. Nous voulions vivre concrètement cette relation particulière entre ces deux villes en parcourant la route.

Ma copilote, Elfriede Steinwand, 62 ans, est en quelque sorte la mascotte de ce jumelage à Ludwigsbourg. Cette travailleuse sociale qui siège depuis 15 ans au conseil municipal, a pris son vélo pour visiter presque toutes les villes jumelées avec Ludwigsbourg : Eupatoria en Crimée (2 450 km), Caerphilly au Pays de Galles (1 180 km), Nový Jičín en République tchèque (800 km), et Montbéliard. Il n’y a bien que pour visiter Saint Charles (7 480 km), aux États-Unis, qu’elle a pris l’avion.

Un heureux hasard : Marie-Christine Gaillard et son mari, Hartmut Schmidt, aident la 2CV à démarrer

À présent, avec sa coupe au carré, ses cheveux roux flamme et ses yeux bleu éclatant, elle est assise à côté de moi et rayonne d’une joie de vivre qui, là, dans notre 2CV, me paraît typiquement française. J’essaie encore de démarrer. Deux femmes qui nous observaient depuis un moment s’approchent de nous. Il s’agit de Marie-Christine Gaillard et de sa belle-sœur, comme nous allions l’apprendre quelques minutes plus tard. Madame Gaillard est née près de Paris, et son mari est originaire de Bad Mergentheim. Actuellement, le couple vit à Salzbourg. Elle est enthousiasmée par notre véhicule rouge, à tel point qu’elle parvient à convaincre son mari de nous pousser. Grâce à cette aide providentielle, je parviens enfin à démarrer. Notre voyage ne pouvait pas commencer de manière plus symbolique !

Il est 13 heures, et nous avons prévu d’être à Montbéliard à 18 heures. Elfriede Steinwand a pris rendez-vous pour le lendemain avec quelques œnologues amateurs, autrement dit, des experts en vin. Pendant que nous parcourons tambour battant la nationale qui mène vers Freudenstadt, nous essayons de parler des villes jumelées. Mais en fait, il nous faut hurler, car, à partir de 60 kilomètres-heures, le bruit est tel dans l’habitacle qu’on dirait qu’un ouragan fait rage.

Impressions de voyage

D’après ce que j’ai pu comprendre, il ne s’agirait pas à l’origine d’un échange scolaire, ni de rencontres mutuelles entre des associations culturelles ou sportives. « Ce sont des autodidactes », crie ma passagère. La collaboration entre communes aurait ainsi pris une importance croissante. Régulièrement, les Français et les Allemands organisent des ateliers et se rencontrent pour évoquer de thèmes importants tels que la mobilité, l’énergie ou bien le vieillissement de la population. Elle affirme que récemment, une délégation de Montbéliard est venue visiter des lieux de rencontre pour séniors. « Que ce soit en France ou en Allemagne, les problèmes des villes sont les mêmes. Pour pouvoir continuer à collaborer, aujourd’hui, ce qui est nécessaire, c’est plutôt d’apprendre les uns des autres. », reprend à présent Elfriede, qui n’a plus besoin de crier, car nous faisons halte à Calw.

Un bruit ressemblant à celui d’un seau en métal qui se balancerait en permanence de gauche à droite émane de l’aile avant droite. Nous ouvrons le capot, observons les différentes parties du moteur, puis nous nous couchons sur la chaussée pour tenter de voir s’il s’y passerait quelque chose de particulier. Mais nous n’avons rien trouvé, et nous poursuivons notre chemin, accompagnées par une légère angoisse à l’idée de la tournure que pourrait prendre notre Tour en France.

Un départ idyllique : Depuis le belvédère de Zuflucht jusqu’en bas de la vallée

À Freudenstadt, nous nous arrêtons pour prendre un café. Il est presque déjà 16 heures. Nous avons mis trois heures pour parcourir environ 100 kilomètres ! Dorénavant, il va falloir mettre les bouchées doubles. Quiconque est monté à Freudenstadt en 2CV en passant par l’Oppenauer Steige (une montée surnommée également « Quäl-dich-Pfad », ou chemin de croix) sait que nous sommes des utopistes. Avec une vitesse de pointe de 40 kilomètres-heures, notre carrosse se traîne péniblement sur cette route sinueuse, plantée de sapins. Une fois parvenue sur la crête, à 950 mètres d’altitude, nous nous accordons une courte pause. Devant nous s’étalent la vallée du Rhin ainsi que les douces collines des Vosges qui se découpent à l’horizon, les unes derrière les autres, dans des dégradés de gris.

Sur le panneau d’informations, nous lisons que le Duc Frédéric 1er de Wurtemberg qui, au début du 17ème siècle, a fait aménager cette montée et établi la première ligne de poste entre Stuttgart et Strasbourg. Frédéric était le fils du compte de Mömpelgard, car c’est ainsi que se nommait Montbéliard à l’époque. Après une montée qui nous a bien cassé les oreilles, là-haut, c’est incroyablement silencieux.

La porte du château, historique : des armoiries du duché de Wurtemberg

Il est 17 heures lorsque nous parvenons à Kehl et que nous traversons la frontière.  Notre itinéraire nous fait traverser des lieux qui portent des noms allemands : Kintzheim, Oberhergheim, Illzach. C’est la trace d’un va-et-vient politique qui a duré plusieurs siècles, et qui a fait jouer aux Alsaciens une partie de ping-pong entre Allemagne et France.

Il commence à faire sombre, et, peu à peu, les lampadaires qui ponctuent la nationale plongent les villages dans une chaleureuse lumière chaude de veilleuse, comme s’ils voulaient se préparer à aller se coucher. Chez nous aussi, progressivement, l’adrénaline fait place à la mélatonine, l’hormone du sommeil. Peu avant 21 heures, nous rejoignons enfin notre hôtel, à Montbéliard.

Le lendemain, nous rencontrons Jean-Marc Ehret. Cet homme de 75 ans fait partie du groupe des œnologues amateurs et c’est en quelque sorte lui qui fait office de lien entre les services des espaces verts d’ici et de Ludwigsburg. Nous souhaitons visiter le premier et seul vignoble de Montbéliard. Jean-Marc nous conduit parmi d’étroites ruelles médiévales pour nous emmener au château qui, telle une forteresse, trône au beau milieu de Montbéliard. Elfriede Steinwand se demande : « Pourquoi ici, cela me rappelle autant la Souabe ? ». À la fin du 16ème siècle, le duc qui régnait à l’époque avait chargé l’architecte de cour wurtembergeois, Heinrich Schickhardt, d’aménager Mömpelgard. Ha ha !

Il trône en plein cœur de la ville : Le château de Montbéliard, construit par un Wurtembergeois

Le vignoble est situé aux abords de la ville, sur une pente abrupte. Cela fait onze ans que Ludwigsbourg et Montbéliard ont démarré ce projet.

Les Français ont mis les terres à disposition, et les Wurtembergeois ont apporté les cépages Trollinger et Lemberger et ce sont eux qui ont érigé le petit bâtiment où est rangé le matériel. La première vendange a eu lieu il y a deux ans, et le fruit de ce travail a été vinifié par le domaine viticole wurtembergeois Herzog von Württemberg. Une cuvée de vin rouge et une cuvée de vin blanc ont été obtenues. Ce vin de l’amitié porte le nom de « Lucien Tharradin », en référence au fondateur du jumelage.

Avec Philippe Besson, Hervé Demoulin et Michel Nardin, Elfriede Steinwand s’attelle à ameublir le sol. Cette année encore, à l’automne, on va vendanger. Cela ne fait que trois ans que ces hommes ont appris l’existence du jumelage, quand ils se sont impliqués dans le projet. Leur ignorance est un peu désagréable pour eux en présence des hôtes allemands. Mais Jean-Marc a su trouver les mots qu’il faut : « Ce que nous faisons ici sert à relier les cœurs. D’abord les gens, ensuite la politique. »

Dans le vignoble de l’amitié : (de g. à d.) Elfriede Steinwand et Jean-Marc Ehret, à l’arrière-plan Hervé Demoulin, Michel Nardin, Philippe Besson

Vers midi, nous embarquons dans notre 2CV et nous retournons en ville. Nous sommes à présent habituées à cette sensation de conduite très particulière, mais pas aux réactions des piétons, des automobilistes ou des motards que nous croisons. Lorsque nous les rencontrons avec notre « deudeuche », ils rient, nous font signe et lèvent le pouce bien haut. Elfriede Steinwand ne se tient plus de joie. « Tu as vu ? Ils nous ont souri ! » répète-t-elle sans cesse avec l’enthousiasme d’un enfant et en répondant à ceux qui nous ont fait signe.

Demain, nous quitterons la ville. Au départ, il était convenu qu’Elfriede Steinwand prendrait le train pour rentrer. Mais elle a changé d’avis : elle veut quitter la France comme elle y est venue, sinon il y aurait comme une « lacune », dit-elle. Sous un beau soleil d’après-midi, nous sommes assises à la terrasse d’un café. Elfriede Steinwand me regarde brièvement sans rien dire quand je lui demande ce qu’elle pense du jumelage après ces trente-six heures passées ici. « Ici, je me sens vraiment comme chez moi, même si, naturellement, ce n’est pas le cas. Ce que je vais dire maintenant va paraître un peu plat, mais je le dis quand même : Montbéliard est chez moi parce que cette ville appartient à Ludwigsbourg. »

Reportage: Anette Frisch. Photos: Markus J. Feger.


Les débuts douloureux d’une amitié

C’est en 1950, soit cinq ans seulement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, que les maires respectifs de Montbéliard, Lucien Tharradin, et de Ludwigsbourg, Elmar Doch, posèrent les fondations de ce jumelage entre les deux villes. Ainsi, c’est le plus ancien jumelage entre une ville française et une ville allemande. Monsieur Tharradin était un Résistant qui a lutté contre les nazis, avant d’être arrêté par les Allemands et d’être déporté dans le camp de concentration de Buchenwald. Le fait que ce soit ce Français qui ait donné l’impulsion ayant donné naissance à ce jumelage prouve à quel point la réconciliation franco-allemande pouvait compter à ses yeux. Cependant, l’histoire qui relie ces deux villes remonte à plus loin encore. De 1407 à 1793, Mömpelgard, autrement dit Montbéliard, faisait partie du duché de Wurtemberg et était donc une ville de résidence dirigée depuis Ludwigsbourg.